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Clique Clac #224

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Le retour de « Clique Clac » était prévu pour 2022 mais la disparition de Sabine Weiss mérite bien qu’on rompe la trêve des confiseurs.
On commence avec une archive de septembre 1965 tirée de l’émission de l’ORTF « Chambre noire » dans laquelle Sabine Weiss décrivait sa vie de femme photographe, entre reportages en Laponie ou en Camargue et travaux de commande (photos publicitaires, natures mortes). Une interview qui se conclut (un peu abruptement) sur une séance en studio en compagnie de poussins plus ou moins dociles.

CE QUE SABINE WEISS DISAIT…

« J’avais 17 ans, et j’ai dit : « Bon, je serai photographe ». (France Inter)
« Moi je travaillais sans assistant, j’étais toujours seule, je portais des appareils quelquefois très lourds, des flashs, des lampes. J’ai beaucoup porté mon matériel, mais enfin j’étais costaude ! » (Blind Magazine)
« Ce qui m’intéresse vraiment, ce qui me touche, c’est un petit vieux qui vient chercher sa petite vieille, une image où on sent la confiance. C’est la sensibilité : on voit l’indécision de l’un ou la joie de l’autre. C’est la seule chose qui me plaît vraiment. » (France Info)
« Quand le bal est lancé, il faut danser ! » (Le Monde)
• « Ce que j’aime, c’est faire une photo instantanée. Même s’il n’y a pas de gens, j’aime le clic, clic, clic. Je n’attends jamais. » (The Guardian)
« If you ask somebody to be sad or to be happy, c’est foutu ! » (interview Paris Photo 2016)
« Tout ce que je faisais en couleur, pour la publicité ou la mode, était bien plus compliqué que le noir et blanc à la sauvette ! » (blog de Genaro Bardy)
« Il faut dire aux gens : photographiez, photographiez les gens, les choses autour de vous. Dites-le ! » (La Croix)
« Je ne regardais pas le travail des autres, j’avais mon propre travail. » (France Culture)
« J’aime ne faire que ça, photographier, car on se met alors dans une espèce de solitude soi-même qui vous permet de regarder les autres. » (Transphotographiques)
« J’adore le numérique. Vraiment je le recommande à tout le monde, ça fait des photos facilement et c’est plus léger. » (Des mots de minuit)
• « La seule chose que je n’ai pas traitée, c’est le terrain de guerre. » (Causette)
« Humaniste… Pourquoi a-t-on inventé ce terme? Peut-être parce que l’on devient moins humain? Je suis photographe, c’est tout. Je suis sensible aux gens qui m’environnent. Une image toute simple, dépouillée, mais qui montre la joie, le malheur ou l’hésitation d’un individu, c’est ce que j’aime. » (Le Temps)
« J’ai eu une vie très très heureuse. Je suis comblée. J’ai eu 58 ans le même mari adorable et un boulot que j’ai aimé toute ma vie. Hmm, très bien. » (podcast Women in motion)

S’il ne fallait retenir qu’un documentaire sur la photographe franco-suisse, peut-être serait-ce celui réalisé en 2008 par Jean-Pierre et Fabien Franey, Un regard sur le temps, où l’on voit Sabine Weiss, en pleine possession de ses moyens physiques, trotter du studio d’une photographe de mode à l’atelier de son tireur, du domicile de Jean-François Leroy à la cabane de Yann Arthus-Bertrand. Mais c’est lorsque la photographe est dans son élément, c’est-à-dire dans la rue au contact des anonymes, que le film nous emporte complètement (mention spéciale à la rencontre avec les deux hommes grisonnants qu’elle photographiait petits garçons rue des terres au curé).


CE QU’ILS & ELLES DIS(AI)ENT DE SABINE WEISS…

« Je me demande quand elle trouvait le temps de dormir tant elle a fait de choses. » (Laure Augustins, assistante de Sabine Weiss)
« On n’a jamais été foutus de faire un travail ensemble. On est tellement différents. Toi, ta tendresse cache ta violence, et moi, ma violence cache ma tendresse. » (Hugh Weiss)
« J’ai tout de suite été touchée par son enthousiasme, sa curiosité qui s’exprimait à travers son talentueux regard et ses yeux espiègles, par son humanisme et sa bonté naturelle. (…) Sabine était comme une fée, une marraine pour notre institution. » (Tatyana Franck, directrice du Musée de l’Elysée)
« Il y a une grande partie d’elle-même derrière ces humains tracassés par la vie actuelle, ces enfants du monde débordant de vie ou perdus dans leurs rêves, ces femmes en prière… sans qu’elle en oublie pour autant le petit pied de nez ou la pointe d’humour qu’elle porte dans son carquois et décoche avec dextérité à la moindre occasion. » (Jean Dieuzaide)
« Elle ne se prenait pas pour un grand maître de la photographie ni pour une artiste, mais elle considérait avoir fait du bon travail et était extrêmement heureuse quand elle voyait que ses petites photographies avaient su toucher les autres. » (Virginie Chardin, commissaire d’exposition)
« [Les photos de Sabine Weiss] sont des scènes, en apparence inoffensives, inscrites avec une volontaire malice juste à ce moment précis de déséquilibre où ce qui est communément admis se trouve remis en question. » (Robert Doisneau)
« Sabine était une femme libre et éclairée, pudique et inspirée par la vie des gens, qu’ils soient princes ou mendiants. Tous égaux dans la lumière, tous vivants dans son objectif. » (Nikos Aliagas)
• « Elle nous parlait, à travers ses photos, de nos parents et de nos grands-parents… elle transmettait l’essentiel, l’unité qui relie tous les êtres humains, sans jamais être larmoyante. » (Raymond Depardon)
« Sabine était intarissable pour parler de sa vie, de son métier et partager les anecdotes qui se cachaient derrière ses photos, avec son espièglerie légendaire. Elle était tellement pleine d’entrain et d’énergie qu’elle n’hésitait pas à nous couper la parole sur scène.” (Laura Serani, directrice artistique du festival « Planches-Contact »)
 

Souvent invitée à exposer son travail ces dernières années, Sabine Weiss se faisait un devoir d’être présente lors des vernissages et se prêtait avec un plaisir évident au jeu de la projection-conférence, comme le montre cette vidéo tournée en 2019 lors du Luxembourg Street Photo Festival. Où l’on se rend compte de la malice de la photographe et de sa complicité avec Laure Augustins, son assistante. Où l’on apprend aussi que Sabine Weiss a failli tuer deux Rotschild lors d’une séance photo (« Ça m’aurait coûté cher ! »). La rencontre se conclut sur le célèbre portrait souriant de la petite Égyptienne dont, trente ans plus tard, Valérie Nivelon et Philippe Guionie ont tenté de retrouver la trace


Durant sa carrière, Sabine Weiss a vu plusieurs de ses photos apparaître en couverture d’albums de jazz ou de musique classique (liste ici), parmi lesquelles ce portrait serein de Michel Legrand illustrant un LP paru en 1958 chez Columbia : Legrand Jazz.
 
 
« Clique clac », c’est chaque jeudi le résumé d’une semaine sur la Toile en dix entrées et quelques liens sélectionnés par la rédaction de Chasseur d’Images.
Photo d’ouverture : autoportrait de Sabine Weiss, 1953